En version pdf : http://letortillatimes.files.wordpress.com/2008/03/edito-30.pdf
J’ai entendu la nouvelle à la radio. Le mercredi 11 mars… Une fusillade… Encore aux Etats-Unis? Non, en Allemagne. Pourtant la veille, le 10 mars, en Alabama, une nouvelle fusillade a fait 11 morts… En Allemagne, c’est un jeune lycéen de 17 ans qui a eu raison de 15 personnes. Le journaliste raconte le drame, et la nouvelle tombe, il jouait à des jeux vidéo violents. L’explication est donc toute faite, c’est à cause de ces jeux qu’il a réalisé ce massacre.
Au-delà du simple fait qu’on s’accorde tous pour dire que c’est bel et bien un drame, je suis outré par la bêtise de certains journalistes, politiques, ou êtres humains qui se jettent sur les jeux vidéo pour expliquer un tel drame…
Ainsi, dans les Echos.fr, on lira en gros titre : “Allemagne : le tueur jouait à un jeu vidéo de combat avant le massacre.” On apprend ainsi dans cet article de fond (de tiroir) que Tim Kretschmer, l’auteur de la tuerie, jouait quelques heures avant à Farcry 2 qui se déroule en Afrique. Pour les moins informés d’entre vous, Farcry 2 est la suite de Farcry (Wahou l’info!) et est un FPS, un jeu qui se joue à la première personne, c’est à dire qu’on ne voit que la main du héros qui tient généralement une arme. Pour ma part, j’ai écumé les longs sentiers du premier Farcry, tué des centaines de mercenaires, j’ai massacré des milliers de monstres sur divers jeux du même genre, fracassé du terroriste sur Goldeneye (Nintendo 64!), roulé sur des piétons quand ils me gênaient, j’ai gagné 1200 batailles contre les Zerg à Starcraft, éliminé le monde de la menace russe sur Alerte Rouge, repoussé les Nazis dans Company of Heroes, et j’ai même gagné le championnat de France avec Lorient à Football Manager! Bilan des courses, je n’ai jamais voulu tuer personne, et n’ai jamais espéré voir Lorient gagner le championnat de Ligue 1.
Ce débat n’est pas nouveau. A la fin des années 80 et au début des années 90, il était même question de savoir si les mangas étaient préjudiciables à la jeunesse française. Ségolène Royal, portée par Télérama et Le Monde Diplomatique, disait que ces dessins animés étaient nuls, médiocres et laids. Le résultat a été l’annulation de Dragon Ball Z, de Ken le survivant… Le Club Dorothée a disparu. Aujourd’hui, de telles mangas sont considérées comme cultes, révolutionnaires, et leur violence ne semble plus gêné grand monde. Une fois que la manga a eu son compte, il a fallu s’en prendre à autre chose. L’émergence des jeux vidéos et le passage à la 3D, avec un réalisme de plus en plus troublant a en effet troublé certaines élites politiques et intellectuelles, et y voyant là une illustration des méfaits du diable. Les jeux vidéo vont faire des associaux et des gens ultra-violents. Pour rappel, l’extinction des tortues un peu partout sur la planète n’est pas le fait des fans de Super Mario Bros. Comprenne qui pourra.
Alors, il est dit un peu partout, après de tels massacres, que le jeu vidéo est “en partie” responsable de cela. Comme s’il paraissait normal, dans notre société, qu’un gamin se promène avec un pistolet mitrailleur. Alors plutôt que de s’interroger sur le fait que ce gosse avait une arme à feu, et plutôt de mettre en avant la responsabilité du fabricant et du vendeur (et là encore je ne suis pas sûr qu’on puisse s’en prendre à eux), il semblerait que le jeu vidéo soit un bon compromis. “Il a tué des gens? C’est parce qu’il jouait à Counter Strike.” Je vais vous faire une confidence. Si demain, tous les joueurs de Counter Strike se mettent dans l’idée de massacrer des gens à coup de fusils à pompe et autres mitraillettes, on va avoir en face de nous une belle armée de plusieurs millions de joueurs invétérés! Et pourtant, où sont-ils?
En 2008, notre belle Union Européenne s’est mise dans la tête d’interdire certaines productions “jugées dangereuses”. On lira ainsi dans le Courrier International n°911, reprenant un article de Aart Brouwer paru dans De Groene Amsterdammer (plus vieil hebdomadaire d’actualité aux Pays Bas) : Hillary Clinton et John McCain ne sont pas les seuls à penser que “les jeux vidéo ont ôté leur innocence à [notre] jeunesse”. En Europe aussi, les parlementaires, les faiseurs d’opinion et les spécialistes du comportement se plaignent, depuis des années déjà, de la dégénérescence de la jeunesse, qui jouerait trop à des jeux vidéo et à des jeux d’ordinateur violents, sadiques ou à contenu sexuel. Depuis 2006, on peut dire que la campagne européenne visant à influencer le contenu des jeux a pris une tournure agressive, volontariste. L’Italie cherche à obtenir une interdiction paneuropéenne des jeux vidéo violents, Bruxelles dresse une “liste noire” et les fabricants sont publiquement accusés dans les médias. Les premières conséquences sont visibles. Les autorités britanniques ont contraint le studio canadien Rockstar à adapter en profondeur son jeu Manhunt 2 pour éviter son interdiction.
Plus loin, le journaliste continue : Contrairement à certaines idées reçues, il n’existe pas de lien entre les jeux vidéo et un comportement violent. La plupart des jeunes apprennent au contraire, grâce aux jeux, à mieux aborder la violence. “Les jeux violents offrent un environnement où les jeunes peuvent sonder leurs émotions d’une manière qui n’est pas envisageable dans la vie quotidienne”, estime le psychologue néerlandais et “professeur de jeux” Jeroen Jansz dans une étude sur les motivations des jeunes utilisateurs de jeux vidéo. Ces dernières années, il a constaté de plus en plus d’aspects positifs dans les jeux. “Les jeux ont une influence favorable sur le développement cognitif, par exemple sur la perception du champ visuel. Il s’agit de la capacité à embrasser du regard des situations complexes et à juger de modifications soudaines et rapides à la périphérie. Les joueurs expérimentés savent mieux prendre des décisions complexes à partir d’informations visuelles que ceux qui ne jouent pas. Cela peut être utile, entre autres, pour l’armée et pour le contrôle de la navigation aérienne”, assure-t-il. Malheureusement, beaucoup de recherches sur les jeux et la violence sont effectuées à la hâte, avec l’intention de parvenir à des résultats prévisibles. “Elles sont réalisées par souci de protéger l’esprit des enfants et essentiellement aux Etats-Unis, où ce genre d’études est copieusement subventionné. Or l’utilisation incontrôlée d’un média s’explique généralement par le contexte psychosocial du joueur, et non par le média lui-même, ce qui vaut également pour les jeux vidéo”, estime le psychologue.
Enfin, les éditeurs de jeux vidéos cherchent désormais à se défendre, ce qu’ils ne faisaient pas avant. On apprend toujours dans cet article que récemment, la chaîne américaine FoxNews a diffusé un débat où l’on affirmait à tort que le jeu Mass Effect n’était que sexe et scènes de nudité crues, Jeff Brown, le vice-président d’Electronic Arts, éditeur du jeu, a écrit une lettre ouverte au producteur pour rectifier tous les malentendus, exiger réparation (ce qu’il a obtenu rapidement) et faire remarquer que les émissions diffusées par FoxNews aux heures de grande écoute contenaient plus de nudité que l’intégralité de son jeu. La conclusion était très prometteuse : “A partir de maintenant, nous allons défendre notre personnel, nos studios et nos produits. Nous ne cherchons pas la confrontation, mais, si quelqu’un profère des mensonges à propos de nos jeux et traîne nos équipes créatives dans la boue, nous interviendrons et rectifierons les erreurs.”
Vous l’aurez compris, je suis en guerre contre tous ceux qui pensent qu’il y a un lien de cause à effet entre un massacre réel perpétré dans une rue ou dans une école et un massacre réalisé dans un jeu vidéo. Massacrer des pixels est TRES différent du fait de massacrer des êtres vivants réels, et ne prenez pas les joueurs pour des abrutis, ils savent faire la différence. Quand le personnage qu’ils jouent dans leur jeu meurt, ils ne se sentent pas eux-mêmes mourir.
Le massacre en Allemagne s’est terminé sur le suicide du jeune homme. Le 8 juin 2008, un même drame avait eu lieu au Japon où 7 personnes avaient été tuées et où le tireur s’était finalement suicidé. Tatsuya Mori, cinéaste japonais, avait alors écrit un article, s’indignant du fait que certains intellectuels avaient demandé suite à ce drame, de renforcer les mesures de sécurité. Le cinéaste expliquait que le Japon avait enregistré son plus haut nombre de meurtres en 1954 avec 3081 cas et qu’en 2007, il avait connu son niveau le plus bas correspondant au quart des chiffres de 1954. Il concluait ainsi son article paru dans le Tokyo Shimbun (un quotidien de Tokyo) et repris dans le n°921 de Courrier International : Quelqu’un capable de mettre facilement fin à ses jours peut tout aussi facilement tuer d’autres personnes. Il n’a pratiquement pas conscience d’avoir commis un crime et ne peut donner de motivation précise. Car le trop plein d’amour-propre joue sur cette sensation de néant tandis que l’agacement provoqué par l’insatisfaction le ronge peu à peu. Voilà pourquoi les crimes liés à cette “fuite dans la réalité” augmentent. Pour enrayer ce phénomène, il faut redonner aux individus le sens des réalités. Ce n’est certainement pas le renforcement de la politique sécuritaire qui le permettra. La tendance à accroître la surveillance et le contrôle ne fera que favoriser la transformation de la réalité en un univers fictif.
Le problème ne vient donc pas de la violence de certains jeux vidéo, le problème provient bel et bien de l’individu qui y joue et qui a sans doute à la base un ou des problèmes psychologiques. Il n’a pas fallu attendre l’émergence des jeux vidéo pour connaître de tels atrocités, la violence existe depuis toujours, et ce n’est pas en s’attaquant à l’industrie du jeu vidéo qu’on règlera ce problème.
Je finirai cet article en l’illustrant de ce strip des Boondocks que je trouve plutôt marrant…
Je comprends pas tout ce foin autour des jeux vidéos…
Tu comprends pas pourquoi tu perds tout le temps, tu veux dire?
Non. Tout le monde s’inquiète de la violence chez les jeunes, ok? Les gosses avec des flingues, tout ça… Alors pourquoi ne pas s’en prendre aux fabricants et aux vendeurs d’armes plutôt qu’aux créateurs de jeux vidéo? ça n’a aucun sens.
Evidemment que si. Imagine que tu es un abruti de parent engagé… Tu vas chercher des problèmes à qui? Un gringalet derrière son clavier ou un gros balèze avec une maison bourrée de fusils d’assaut?
ça me fait mal de l’admettre mais… ça tient la route.
J’suis une tête. Mais tu gardes ça pour toi.
(Traduction de Philippe Cornélis)
Archivé sous: Journaux Tortilla Times